Nation apprenante, où est passée l’éducation ?

Afin d’assurer une forme de continuité pédagogique, « l’école à la maison », le Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse a lancé le 18 mars 2020, au surlendemain du confinement, l’opération « nation apprenante ». Mise en place en concertation avec les médias France Télévisions, Radio France et Arte, elle s’apparente ainsi à une palette d’émissions éducatives. Où est donc passé le terme «  éducation » ? Est-il en passe de devenir obsolète, anachronique, ou désuet ? Quelles raisons poussent à substituer l’adjectif substantivé « apprenant » à celui « d’éducatif » qui prévalait jusqu’alors ?

Pour mieux saisir ce changement de vocable, revenons sur les tribulations de ce terme d’apprenant, qui au gré de publications et de déclarations politiques, a été accolé successivement à de nombreuses structures comme « organisations », « communautés », « établissements », « territoires » puis « société », « académies » et désormais « vacances » ou « colonies ».


Un terme récent, une lexicologie imprécise

Considéré dans le Wikitionnaire comme un néologisme appartenant au jargon de la didactique, il désigne selon le dictionnaire terminologique de la langue française du Québec[1]., « toute personne, de l’enfant à l’adulte, engagée dans un processus d’acquisition de connaissances et de compétences ». Point de mention donc de l’usage de ce gérondif comme adjectif. Quant à l’ « apprenance » elle est définie par Philippe Carré en 2005 du laboratoire « apprenance et formation des adultes » de l’université Paris Nanterre comme « un ensemble stable de dispositions affectives, cognitves et conatives favorables à l’acte d’apprendre, dans toutes les situations formelles et informelles, de façon expérientielle ou didactique, autodirigée ou non, intentionnelle ou fortuite ». Cette équipe de recherche étudie les transformations du rapport au savoir des adultes dans le cadre de la société de l’information. En effet, l’usage des appellations apprenant et apprenance est renforcé par le développement du numérique qui tendrait, selon ses partisans, à reconfigurer les conditions de l’apprentissage. On se situe ainsi dans une conception de l’apprentissage accordant une primauté à l’activité individuelle et privée. Cette acception, inscrite dans l’appellation de « nation apprenante », insinuerait donc que si les savoirs sont accessibles matériellement par les élèves, à partir de leur domicile par exemple, alors les conditions seraient réunies pour qu’elles et ils puissent s’en emparer et les assimiler.

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Repéré depuis https://eduveille.hypotheses.org/15351