Philippe Meirieu : L’École est obligatoire, mais l’apprentissage ne se décrète pas

Philippe Meirieu : L’École est obligatoire, mais l’apprentissage ne se décrète pas

Ayant l’occasion de travailler régulièrement avec des enseignants, je peux témoigner que beaucoup d’entre eux buttent encore sur une contradiction que je crois nécessaire de regarder en face : « L’École est obligatoire, mais l’apprentissage ne se décrète pas ». Effectivement ! Et c’est bien pour cela que nous avons besoin de pédagogie… C’est aussi pour cela qu’il nous faut régulièrement faire le point sur la manière de nous situer au regard de cette question. Car c’est là – n’en doutons pas – que se situe le vrai clivage. C’est dans la manière de surmonter cette contradiction que nous nous situons dans les débats éducatifs et les débats de société. C’est même là, à mon sens, que se joue le rapport essentiel entre et politique.

Ce qu’est (peut-être) enseigner et apprendre…

1. Tout est une rencontre
2. Tout enseignant découvre, un jour ou l’autre, qu’à côté des élèves qui cheminent avec lui au bord de l’Illissos, d’autres restent réfractaires aux charmes, plus ou moins discrets, de son enseignement.
3. L’école organise des temps et des lieux où des sujets sont assignés à mettre en œuvre sur ordre leur liberté d’apprendre
4. Nul ne peut déclencher mécaniquement le désir d’apprendre chez quelqu’un, même dans une structure où tout est programmé et organisé
5. La tension entre l’intérêt et la contrainte est constitutive de la pédagogie et de la praxis pédagogique
6. La tension entre la motivation extrinsèque, qui consiste à aller chercher les intérêts déjà existants, et la motivation intrinsèque, qui renvoie à la dramaturgie intérieure du savoir, est elle aussi constitutive de la praxis pédagogique
7. Le goût d’apprendre peut émerger dès lors que le maître propose des objets culturels, grâce auxquels chacun relie ce qui lui est le plus intime à ce qu’il y a de plus universel

Enseigner et apprendre dans la modernité

1. La modernité exaspère la contradiction entre l’obligation de l’instruction comme seule clé de l’insertion sociale et le fait que l’apprentissage ne se décrète pas ; ce dernier apparaît, en effet, de plus en plus, comme une démarche individuelle, voire individualiste, à l’abri de toute contrainte.
2. La modernité exaspère la contradiction entre la volonté de savoir et le projet d’apprendre ; ce dernier impose de surseoir au « savoir tout, tout de suite », d’assumer l’ignorance et d’apprivoiser le temps. « Savoir » et « apprendre » ne sont pas synonymes.
3 La modernité exaspère la contradiction entre « le primat du réussir » et « le primat du comprendre ». Le primat du « réussir », tel qu’il est imposé par la société, devient, chez beaucoup d’élèves, le primat du « réussir à tout prix »,
4 : Pour faire primer le « comprendre » sur le « réussir », il faut être capable de trouver de la satisfaction dans l’intelligibilité de soi et du monde, et non pas seulement dans l’efficacité.
5. Accéder soi-même au secret des choses, c’est transgresser le pouvoir de ceux et celles qui prétendent détenir la vérité à notre place et nous l’imposer « pour notre bien ».
6. L’école est, pas excellence, le lieu où l’on apprend que la vérité d’une parole n’est pas relative au statut de celui qui l’énonce, fût-il enseignant
7. Il n’est pas impossible que la recherche de formes de transgression qui mettent en péril l’intégrité psychologique et physique des enfants et des adolescents, soit liée à la perte du pouvoir transgressif des apprentissages scolaires
(1) Voir, pour plus d’éléments sur ce sujet, Philippe Meirieu et col., « Le plaisir d’apprendre », Paris, Autrement, 2014.

 

2016-07-01T11:01:18+02:00juillet 1st, 2016|Categories: Curation triée, Méthodes et organisation, Pédagogie|Tags: , |0 commentaire

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