Les neurosciences et les sciences cognitives ont fait une entrée remarquée dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie. Nous y avons consacré le numéro 527 (février 2016) des Cahiers pédagogiques et elles font l’objet de nombreux articles dans la presse spécialisée comme généraliste. Pour Serge Pouts-Lajus, ces diverses contributions reposent sur des présupposés qu’il critique ici, souhaitant déplacer le débat vers le champ des valeurs et de la philosophie.

Une critique plus radicale de la pertinence des neurosciences cognitives en éducation est pourtant possible et elle est même nécessaire. Car lorsque les NSC apporteront la preuve de l’efficacité de méthodes qui contrediront les convictions de courants pédagogiques expérimentés mais incapables de se prévaloir d’une « preuve scientifique », il sera trop tard pour réagir.

ABUS DE LANGAGE ?

Les arguments pratiques qui justifient la contribution des neurosciences cognitives à l’éducation sont de deux types. Le premier s’adresse aux enseignants : en tenant compte des avancées des NSC, vous enseignerez plus efficacement. Le second s’adresse aux apprenants : en sachant mieux comment votre cerveau fonctionne, vous mettrez en œuvre des stratégies d’apprentissage elles aussi plus efficaces.
Les deux assertions accordent au cerveau un rôle central dans le processus d’apprentissage. C’est l’un des effets principaux de l’apport des neurosciences à la psychologie cognitive. Au point que la littérature des NSC, dont les publications des Cahiers pédagogiques citées plus haut, fourmillent d’expressions telles que : « le cerveau apprend », il « se souvient », il « pense »… Abus de langage ? Sans doute car ce n’est évidemment pas le cerveau de Jean qui apprend mais Jean, personne et sujet de l’apprentissage. C’est ainsi du moins que la plupart des enseignants considèrent leurs élèves : comme des sujets et non comme des cerveaux.

Accepter l’abus de langage revient à identifier le sujet à son cerveau, à céder à un neuro-essentialisme [1] auquel on est en droit de ne pas adhérer. La science se fait ici l’alliée d’une philosophie qui situe l’esprit dans le cerveau et s’oppose à une autre qui le situe aussi à l’extérieur, non seulement dans le corps tout entier mais dans l’environnement, les interactions sociales, l’histoire [2]. Le choix du cerveau apprenant contre le sujet apprenant ne relève donc pas d’un débat scientifique mais d’un choix philosophique.

Serge Pouts-Lajus
Éducation & Territoires


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