O. R : Quels sont les marchés sur lesquels se développent principalement les EdTech en France ?

R. C : Il y a principalement 3 marchés distincts, avec des caractéristiques propres : le scolaire, dit aussi K-12 (pour “kindergarten to 12th grade”), l’enseignement supérieur et la formation professionnelle.

Le marché le moins accessible, qui ne représente en France que 7% des investissements (contre près de 60% en Chine) est de loin celui du K-12, qui cumule plusieurs difficultés d’ordre structurel : faiblesse des moyens consacrés aux solutions numériques, disparités territoriales, multiplicité des acheteurs, complexité des circuits d’achat, réglementation des marchés publics, méfiance à l’égard des acteurs privés, voire méfiance à l’égard du numérique…

A l’inverse, le marché le plus porteur, et qui a déjà atteint une certaine maturité, est celui de la formation professionnelle et tout au long de la vie, avec des acteurs dynamiques, des enjeux stratégiques de transformation numérique, de formation et de montée en compétences des collaborateurs… sans compter la réforme du compte personnel de formation (CPF) qui peut se révéler être un véritable gisement d’opportunités pour les entreprises EdTech. Il existe encore de vrais leviers de croissance (notamment dans les PME et les TPE) mais c’est sans conteste le segment de marché qui porte aujourd’hui la croissance de la filière.

Enfin, entre l’école et l’entreprise, on retrouve naturellement le marché de l’enseignement supérieur et sa multiplicité d’acteurs : universités, écoles de management, écoles d’ingénieurs, centres de formation, institutions publiques ou privées, à but lucratif ou non… C’est certes un marché plus complexe que celui de la formation professionnelle, avec des moyens plus limités et des processus de décision souvent difficiles à appréhender pour les entrepreneurs, mais un marché beaucoup plus ouvert que celui du K-12. Je suis d’ailleurs convaincu que, à court et moyen terme, c’est là que se jouera la croissance de la filière EdTech française.

O. R : Pouvez-vous nous donner quelques exemples de EdTech particulièrement emblématiques ? Certaines d’entre elles peuvent-elles inquiéter les acteurs établis de l’enseignement supérieur ?

R. C : Début mai, nous avons annoncé l’adhésion de notre centième membre, OpenClassrooms, probablement la plus emblématique des entreprises EdTech ; difficile en effet de trouver plus représentatif de la filière qu’une entreprise qui forme au numérique par le numérique !

Par ailleurs, bon nombre de directeurs d’écoles de management connaissent déjà des solutions comme Oscar Campus, Academ, AppScho, Testwe, My Job Glasses, Ubicast, Alumnforce… et bien d’autres. Preuve que les entreprises EdTech ne sont pas des concurrents des acteurs de l’enseignement supérieur, mais plutôt des partenaires qui viennent, à chaque étape de la « vie » d’un étudiant, enrichir la chaîne de valeur de l’institution. D’ailleurs je ne crois pas qu’à court et moyen terme, les « acteurs établis de l’enseignement supérieur » soient véritablement menacés, y compris par des organismes de formation qui seraient entièrement dématérialisés. Les diplômes, comme les noms de ceux qui les délivrent, continuent de garder une réelle importance pour ceux qui les obtiennent, comme pour les recruteurs. On ne crée pas une marque, une réputation, un réseau, une expertise aussi facilement que cela ! Mais à plus long terme, la menace pourrait être réelle pour ces acteurs s’ils continuaient d’ignorer les nouveaux entrants, dont il ne faut pas sous-estimer la capacité d’innovation et, pour utiliser un terme déjà galvaudé, de disruption. Posez donc la question à un chauffeur de taxi parisien…

C’est pourquoi les institutions de l’enseignement supérieur doivent apprendre à dialoguer et à travailler avec les entreprises EdTech, pour améliorer avec elles l’expérience de l’apprenant, l’adapter à un monde en transformation profonde, et repenser la structure même des cursus et des modes d’apprentissages.

Le vrai sujet, ce n’est pas la technologie pour la technologie, mais la technologie au service de nouvelles pédagogies, pour de nouveaux apprenants, auxquels on demande de maîtriser de nouvelles compétences.

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