
Publié dans : Cognition et Communication
Pourquoi un livre sur le sujet de l’évaluation à l’ère de l’IA ?
Rochane Kherbouche. J’avais ce livre en tête avant même l’arrivée de ChatGPT, mais la sortie fin 2022 a agi comme un déclencheur. En mission e-learning dans le secteur médical, j’ai constaté que ChatGPT générait en quelques secondes des questions d’évaluation comparables, parfois meilleures, que celles que j’avais conçues en plusieurs heures de travail. L’IA reconfigure à la fois les productions des apprenants et les chemins cognitifs qui y mènent. Nos dispositifs actuels d’évaluation, majoritairement centrés sur le produit écrit, ne captent plus la part décisive de discernement, de choix méthodologiques et d’itérations qui structurent un travail en coproduction humain-IA.
Que nous apprend l’IA sur les failles de nos méthodes d’évaluation ?
RK. Elle révèle que nos évaluations confondent souvent performance de surface et maîtrise profonde. Quand une machine « qui ne comprend rien » réussit nos épreuves, deux lectures s’imposent: soit nos tests ne mesurent pas ce qu’ils prétendent, soit la compétence évaluée n’est pas aussi spécifiquement humaine qu’on le croyait. L’IA agit comme un révélateur : elle met en lumière la standardisation et la pauvreté de nombreuses épreuves (QCM, restitution formelle, …). Ce qui était implicite devient impossible à ignorer. Elle met à nu le déficit d’outils pour interroger le processus, l’intention, les critères de choix et la robustesse argumentative, car un texte impeccable peut être produit par l’IA sans compréhension authentique.
Faut-il des nouveaux critères d’évaluation ?
RK. Oui : critère de justification (pourquoi ce choix), de contrôle (comment j’ai vérifié), d’itération (comment j’ai amélioré), de limitation (ce que je décide de ne pas faire), et d’appropriation (ce que je comprends et peux expliquer).
Doit-on cesser de noter les travaux écrits ?
RK. Oui, si l’écrit devient support probatoire du processus et que la note se joue à l’oral et sur les traces. On peut aussi répartir : une part pour le produit, une part pour le processus, une part pour la défense. Le tout explicité dès le départ.
N’y a-t-il pas un risque de centrer à l’excès les évaluations sur l’usage de l’IA plutôt que sur le disciplinaire ?
RK. Oui, c’est un risque réel si l’on évalue l’IA pour elle-même. L’outil ne doit pas devenir le contenu. L’objectif n’est pas de former des experts en « prompts », mais des professionnels qui utilisent l’IA pour être meilleurs dans leur domaine. Il faut donc évaluer prioritairement le raisonnement disciplinaire, les preuves, l’argumentation, l’éthique, et voir comment l’IA a été mobilisée comme révélateur du discernement. L’IA est un contexte d’exercice, pas un objectif en soi. Si l’on ne garde pas ce cap, on fabrique des « pilotes d’outil » sans colonne vertébrale disciplinaire.
Pourquoi l’interdiction du recours à l’IA n’est selon vous pas la solution ?
RK. Parce qu’elle est inefficace, inapplicable, et contre-productive. Elle est contournable et pénalise des publics pour qui l’IA est un soutien. L’histoire (Google, Wikipédia) montre que l’interdiction produit surtout du contournement et des retards d’apprentissage. Surtout, elle est déconnectée du réel : le monde du travail attend une maîtrise responsable de l’IA. Interdire, c’est refuser de préparer les étudiants à la réalité de demain et perdre l’occasion d’évaluer le jugement et la traçabilité. Mieux vaut cadrer les usages, expliciter les attentes et demander de la documentation.
Comment passe-t-on de l’interdiction au cadrage ?
RK. Par l’autorisation encadrée : déclarez vos usages, documentez vos prompts, justifiez vos choix, indiquez vos vérifications, et préparez un oral court sur vos décisions clés.
Une image pour comprendre ?
RK. Le gâteau : on ne juge pas seulement si le produit est bon, on questionne l’auteur sur ses choix d’ingrédients et de méthode, surtout quand une machine a suggéré des options.
Finalement, au vu des nombreux défis posés par l’IA, préfèreriez-vous un monde sans IA ?
RK. Pour moi, non : l’IA m’a permis de faire en peu de temps ce que je n’aurais pas pu produire autrement. Pour la société, je suis partagé : le risque de fracture culturelle est réel. La réponse passe par l’éducation au jugement et des cadres d’usage responsables.
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