
Publié dans : Méthodes et organisation Pédagogie
C’était une session de formation très ordinaire, ou du moins elle avait commencé comme telle.
Module animé « Évaluation et ingénierie de prompts », public mixte : des jeunes formateurs férus de technologie côtoyaient des concepteurs seniors avec trente ans de bouteille, des profils comme moi quoi. Une de ces salles où l’énergie est bonne, où les questions fusent, où on sent que les gens sont là pour apprendre.
L’activité que j’avais mise en place était assez simple en apparence : prompter l’IA pour qu’elle simule un stagiaire difficile, réfractaire au changement, défensif, peu coopératif, afin que ce formateur puisse s’entraîner à la médiation de groupe dans un environnement sans risque, un partenaire d’entraînement disponible à la demande.
Le prompt de cadrage était rigoureux, il faut dire que je maîtrise moins le management que le marketing. Le modèle a répondu avec une justesse psychologique bluffante : frustration, résistance passive, répliques en demi-teinte. Exactement ce qu’on cherchait.
Et là, l’effet Eliza, que je ne connaissais pas du tout avant de me lancer dans la rédaction de cet article, a frappé… en moins de vingt minutes.
Là où ça bascule
Le formateur n’était plus en train de tester un outil comme les autres participants. Il était en train de vivre une sorte de face-à-face émotionnel. L’interaction avait glissé imperceptiblement du registre pédagogique au registre personnel. La machine répondait avec une telle vraisemblance qu’elle avait cessé d’être perçue comme une machine.
Le point de bascule est arrivé en fin d’exercice, quand il a posé cette question, une question qui n’était plus dans le périmètre du jeu de rôle :
« Penses-tu que mes méthodes pédagogiques actuelles sont dépassées et que je devrais changer de métier ? »
Le modèle, s’appuyant sur le contexte textuel de la session, a généré une réponse nuancée. Prudente, même. Mais le formateur l’a reçue comme un verdict, personnalisé, définitif, d’une vérité absolue et même affligeante.
Il s’est effondré en larmes devant nous.
Je n’ai pas conservé la réponse exacte. Mais elle ressemblait, de mémoire, à quelque chose comme ceci :
Au fil de nos échanges, il semble que certaines de vos approches peinent à créer l'adhésion que vous recherchez. La question du renouvellement de vos pratiques mérite peut-être d'être posée sérieusement.Neutre en apparence, dévastateur dans le contexte.
Le cours s’est arrêté net. Une partie du groupe, par effet de contagion, s’est retournée contre l’outil :
« C’est une machine perverse. Elle peut détruire l’humain. »
L’autre partie ne savait plus quoi faire. Moi non plus, pendant trente secondes.
Ce que j’ai compris ce jour-là
Le facteur clé de succès le plus critique de l’intégration de l’IA en formation n’est pas la maîtrise technique du prompt, ce n’est pas le hard skill. C’est l’acculturation épistémologique de l’apprenant, il devient nécessaire désormais de comprendre fondamentalement ce qu’est la machine avec laquelle on interagit.
Ce formateur n’a pas craqué malgré son excellence pédagogique, il a craqué à cause d’elle. Son empathie naturelle, qui fait de lui un formateur remarquable, l’a rendu perméable à l’effet Eliza. L’IA a trouvé la fissure là où la cuirasse était la plus fine : dans l’identité professionnelle d’un homme qui se définit par la relation à l’autre.
Ce que ça change pour nous, formateurs
Nous avons une responsabilité nouvelle. Pas seulement de transmettre des techniques de prompting ou des cas d’usage, mais de créer les conditions d’une lucidité opérationnelle face à ces outils.
Cela implique de parler de l’effet Eliza avant de parler de ChatGPT. De montrer une hallucination confiante avant de montrer une synthèse brillante. De démystifier avant de valoriser.
Ce n’est pas du pessimisme technologique. C’est de l’hygiène pédagogique.
Nous sommes restés en contact avec ce formateur, parce que cette session m’a marqué. Il utilise aujourd’hui l’IA comme outil de simulation dans ses propres formations. Mais il commence toujours par expliquer à ses stagiaires ce que la machine ne sera jamais
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