IA : repenser l’apprentissage à l’épreuve de l’assistance cognitive
Publié le : mar 03 mars 2026Views: 43

Publié dans : Cognition et Communication

L’irruption de l’intelligence artificielle générative dans l’enseignement supérieur interroge profondément les conditions de l’apprentissage.

En analysant ses effets sur l’attention, la charge cognitive et les modalités d’évaluation, Fabienne Torrès-Baranes, docteure en sciences de l’information et de la communication et responsable de programmes en écoles de management, propose dans cette tribune des pistes pour repenser les pratiques pédagogiques à l’ère de l’assistance cognitive.

Évolution du rapport cognitif au savoir : l’illusion de la maîtrise

Depuis le début des années 2000, notre rapport au savoir s’est profondément transformé. L’accès immédiat à l’information via les moteurs de recherche a réduit la nécessité de mémoriser. Face à une question, le réflexe est souvent de consulter un outil numérique plutôt que de mobiliser ses propres ressources cognitives.

La notion de rapport au savoir, développée notamment par Bernard Charlot [professeur émérite en Sciences de l’éducation à l’Université Paris 8 Saint-Denis, décédé en décembre 2025], permet de mieux comprendre cette évolution. Elle désigne la relation qu’un individu entretient avec la connaissance, en tenant compte de son parcours, de son environnement et de ses représentations.

Un effet pervers bien identifié : l’illusion de la maîtrise

L’intelligence artificielle générative s’inscrit dans cette continuité. Des outils comme ChatGPT produisent des contenus structurés, argumentés et parfois brillamment formulés, sans exiger de l’utilisateur une élaboration personnelle. Cette facilité d’accès génère un effet pervers bien identifié : l’illusion de la maîtrise. L’étudiant obtient une réponse immédiate, mais sans compréhension réelle des concepts mobilisés ni capacité à les réutiliser de manière autonome.

De la dette cognitive à la civilisation du poisson rouge

Cette fragilisation de l’attention ne concerne pas uniquement le champ éducatif. Elle s’inscrit dans une transformation plus large de notre environnement informationnel, analysée par Bruno Patino, président de la chaîne franco-allemande Arte et auteur de « La civilisation du poisson rouge » (Grasset, 2019)

Une société organisée autour de la captation permanente de l’attention

Les effets sur l’apprentissage sont majeurs. L’exposition répétée à des stimuli courts, fragmentés et immédiatement gratifiants rend plus difficile l’entrée dans des tâches cognitives longues, exigeant concentration, effort et persévérance. Or, apprendre suppose précisément d’accepter une certaine lenteur, de traverser des phases d’incertitude intellectuelle et de maintenir une attention soutenue dans le temps.

Apprendre suppose d’accepter une certaine lenteur

La transition pédagogique à l’ère de l’IA n’oppose pas tradition et innovation. Elle appelle une hybridation raisonnée, fondée sur une exigence cognitive forte et une lucidité technologique assumée. Car l’éducation ne vise pas seulement l’efficacité immédiate, mais la formation d’esprits autonomes, capables de discernement et de responsabilité. À ce titre, préserver l’effort, la lenteur et la profondeur de la pensée constitue sans doute l’un des enjeux majeurs de l’enseignement supérieur contemporain.

 

 

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