Quand l’intelligence artificielle s’invite dans un groupe, que devient l’intelligence collective ?
Publié le : lun 02 novembre 2026Views: 1

Publié dans : Cognition et Communication Méthodes et organisation

Retour sur cinq expérimentations de coopération humain–IA

Et si l’intelligence artificielle, en cherchant à contribuer au travail collectif, finissait parfois par l’appauvrir ?

J’ai conduit cinq expérimentations dans lesquelles une intelligence artificielle conversationnelle via une interface vocale, baptisée Gepetto, a été introduite au sein de groupes engagés dans des activités de créativité, de conception pédagogique et de résolution de problèmes.

Gepetto est une IA vocale personnalisée à partir de deux ans et demi d’échanges, d’une bibliothèque d’ouvrages, d’articles et de ressources accumulées. Installé sur un simple téléphone portable, il participe aux conversations, propose des idées, reformule et synthétise. Son nom, emprunté à un personnage familier de dessin animé, contribue à lui donner une identité.

L’objectif de l’exporation était d’observer comment une IA pouvait devenir une ressource pour des collectifs humains en situation réelle de travail.

Les résultats invitent à regarder bien au-delà des performances techniques.

Une adoption étonnamment rapide

Dans presque toutes les situations, les participants accueillent Gepetto avec curiosité, parfois avec enthousiasme. Ils lui parlent naturellement, lui demandent son avis, plaisantent avec lui et lui attribuent progressivement une place dans le groupe.

À l’université, trois participants construisent une fiction collective. Gepetto enrichit les propositions narratives et contribue à structurer leur histoire. Mais lorsqu’ils passent à la fabrication physique d’une maquette, les limites apparaissent. L’IA propose des solutions qui ne tiennent pas compte des contraintes matérielles rencontrées par les mains des participants.

Une constante apparaît : Gepetto contribue réellement à la production d’idées, mais sa participation transforme aussi les relations entre les personnes.

Quand la parole artificielle détourne les regards

Le témoignage d’une participante à l’une des expérimentations est particulièrement éclairant.

Elle décrit d’abord un groupe de trois personnes pleinement engagé dans une dynamique collective : les idées circulent, chacune rebondit sur les propositions des autres, les réflexions partent dans différentes directions.

Puis Gepetto intervient spontanément.

Elle raconte :

« Notre réflexion s’est mise en pause le temps de l’écouter. Son intervention a immédiatement capté notre attention. Nous ne nous regardions plus mais avions les yeux rivés sur un portable. »

Cette observation me semble essentielle.

En quelques secondes, le centre de gravité du groupe s’est déplacé. L’attention jusque-là distribuée entre les participantes s’est concentrée sur un objet technique.

La participante reconnaît même avoir été probablement plus attentive à la parole de l’IA qu’elle ne l’aurait été à celle d’un humain.

L’IA oblige le groupe à apprendre à se réguler

Les participants ne restent pourtant pas passifs.

Ils interrompent Gepetto, lui demandent de patienter, contestent ses propositions ou rappellent les règles de participation. Parfois, ils plaisantent avec lui. Parfois, ils lui retirent purement et simplement la parole.

L’incident devient un apprentissage.

Le groupe est amené à expliciter ses règles implicites : qui peut interrompre ? Quand faut-il reformuler ? À qui revient la décision ? Quelle place laisser à l’hésitation ? Comment préserver les échanges directs ?

Une nouvelle présence, mais quel bénéfice réel ?

Les recherches de Schmutz et ses collègues (2024) rappellent que l’introduction d’une IA transforme simultanément la communication, la coordination, la confiance et la cognition partagée. La présence d’une IA supplémentaire ne garantit pas une meilleure performance collective.

Les observations conduites avec Gepetto vont dans ce sens.

L’IA sait condenser rapidement plusieurs idées, proposer une reformulation utile, restituer des échanges et introduire des perspectives nouvelles.

Et surtout, que perd-on éventuellement du plaisir de chercher ensemble, de tâtonner, de se contredire, de construire lentement une idée et de découvrir ce que l’autre apporte ?

Préserver la puissance humaine d’apprendre ensemble

Ce qui m’interroge finalement n’est pas tant la capacité de Gepetto à produire des réponses. Elle est désormais considérable. C’est la facilité avec laquelle nous pouvons déplacer notre attention vers une machine qui parle avec aisance, au point de suspendre momentanément nos relations entre humains.

La coopération est une expérience incarnée. Elle se nourrit des regards, des gestes, des émotions, des hésitations, des désaccords et des intuitions fragiles. Elle engage des personnes qui partagent une situation, une histoire, des responsabilités et des conséquences à assumer.

L’IA peut enrichir cette expérience sans la vivre de la même manière.

Peut-être faut-il désormais évaluer l’intelligence artificielle non seulement à partir de ce qu’elle produit, mais aussi à partir de ce qu’elle permet aux humains de continuer à faire, à éprouver et à apprendre ensemble.

La question devient alors moins « Que peut faire l’IA dans le groupe ? » que « Qu’est-ce que sa présence fait au groupe, et qu’est-ce que le groupe souhaite devenir avec elle ? »

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